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Quintaine - 1950


Chers Clochemerlins, Clochemerlines,
Chers contribuables adorés,
Chers clébards,


Année 1950, plaque tournante immobile, année qui nous jette vers l'an 2000. Si l'on regarde par devant et si l'on bigle par derrière, ça nous met à égale distance de l'année 1900. Où sont les jupons froufroutants de nos vieilles grands-mères, les chapeaux claques, les tuyaux de poële, les paquets de cannes dégraissés de nos bons grands-pères avec leurs grandes barbes qui leur servaient de tête de loup pour nettoyer les toiles d'araignées. Hélas ! C'est du passé, ainsi que les bikinis de l'époque qui étaient inconvenants s'ils ne chatouillaient pas la rotules de nos ancêtres. Aujourd'hui, nos dindonnes ne montrent pas assez de leur anatomie, tant qu'elles n'épouseront pas comme culotte les confettis réduits à sa plus simple expression, les dondons glousseront de mécontentement. Nous ne sommes plus au temps des culottes à tombereau, et la faillite des marchands de tissus est imminente. L'ère atomique est commencée. Les marchands de confettis seront milliardaires en quelques années. Plus de bonnes, plus de domestiques, mais un tapis roulant sur lequel dansera trois soucoupes portant chacune une pastille atomique en guise de repas. Un ingénieur des Monts et Forez est en train de mettre un système qui va nous conduire aux routes à bascule. Plus de changement de vitesse aux bicyclettes; seuls des freins puissants seront nécessaires. La constipation sera à l'ordre du jour et tous les trimestres nous devrons nous purger en ne rien mangeant pendant trois lunes, trois étoiles et six comètes. Pendant ce temps, tous les habitants de notre commune se réuniront dans notre grande salle publique du Pêcher et danseront soit la valse des ours, soit la rumba des éléphants ou la conga des serments à sonnettes. L'orchestre sera composé de trois musiciens artistes d'instruments inconnus de nos jours; les saxophone à pédales, la clarinette à carbure et l ″accordéon à changement de vitesses. Chaque couple dansera en maillot confettis et devra valser pendant deux heures au moins en se serrant toutes les dix minutes la ceinture de trois millimètres. Après cette cure, les demoiselles, taille de guêpe ou de frelon dernier cri, devront se méfier et ne pas faire le nettoyage à la maison, elles risqueraient de se casser en deux. Ce sera le commencement du règne des côtes en long et des barres à mine dans l'échine. La chanson en vogue qui connaitra un succès fou aura pour titre ″ les lézards ″ sur l'air de la muette, car personne n'aura le courage de la chanter.

Donc aujourd'hui soyons heureux, car malgré un porte-monnaie tuberculeux, nous pouvons nous offrir encore quelques joies saines. L'année 1949 a été fertile en émotion et en tours d'adresse de toutes sortes. Mais cela est normal car Saint Paul ne serait plus Saint Paul si dans l 'année il n'y avait pas quelques chars versés, quelques rounds de boxe, quelques aventures amoureuses ou quelques coups de déconnoirs. Aussi pour saluer 1950 ″ promotion du demi-siècle ″, nous espérons avoir sélectionné les passages les plus typiques de notre vie de dindons.



Premier pansement humide

Duel entre Radio Andorra et Agence Havas


Deux émules du charcutier de Machonville, aussi fidèles à Bacchus qu'aux mensonges se rencontrèrent un soir. Un épais brouillard d'alcool s'évaporait de leurs gosiers. Une violente discution s'engagea. Radio Andorra estimait que les saucissons de Lyon étaient les plus fins. L'Agence Havas soutenait la qualité et la valeur de la marchandise de la Bachasse. Un court-circuit vint brouiller les ondes. Une patte de cochon atterit sur le groin de Radio Andorra. L'antenne n'émettait plus d'ondes. Dans un mélange de biftecks et de coups de pied en vache, la bagarre allait transformer nos deux compères en chair à saucisses et en contenu de boudin. La clarté faisait défaut. L'alcool et la vue faible empêchaient les boulettes d'abimer le museau des deux antagonistes. L'Agence Havas, dans un magnifique jeu de jambes, réussit à faire mordre la poussière à son adversaire. Un crochet foudroyant allait foudroyer le rival au son des grandes orgues. Hélas, trois fois hélas. La face grimaçante n'était plus là, mais le mur était présent. Le choc fut terrible. Un craquement formidable, un beuglement terrifiant déchira le silence à cent lieues à la ronde. La machine à mélanger la chair à saucisse était pulvériser. Ce n'était plus qu'un moignon informe, ensanglanté, qui restait du battoir de notre valeureux boxeur. Profitant de l'arrêt de la distribution de couennes gratuits, longeant les murs, Radio Andorra rentra prestement au bercail, heureux, transfiguré de joie et de coups.


Morale
Pour faire du saucisson de bonne qualité, il ne faut pas se surestimer car parfois la belle viande de Lyon est difficile à désosser, surtout lorsque les mains du boucher marquent le morceau à travailler et dans le mur de l'abattoir vont s'emplâtrer.



Deuxième tour d'adresse

Un tartarin chasse les tigres domestiqués


Au lever du jour, ayant ouvert sa fenêtre, un tartarin fut surpris de voir près de sa chaumière s'ébattre un vol de corbeaux.
- ″Voudrait-il me narguer ?″ se dit-il. ″ Moi qui hier ait couru par monts et par vaux à la recherche de gibier invisible, ces vilains oiseaux vont payer les semelles de mes souliers et mes cartouches manquées de toute l'année ! ″
Rapide comme l'éclair, malgré la cinquantaine passée, il décrocha son arme qui depuis l'ouverture faisait mourir de rire lièvres et perdreaux. Avançant à pas comptés, les yeux exorbités, il coucha en joue un vieux corbeau centenaire, perclus de rhumatismes, qui dormait les yeux grands ouverts à la cime d'un châtaignier. Une détonation formidable secoua le silence du matin. Un cri de victoire s'échappa de la gorge de notre tartarin. Un corps inanimé de bête blessée était tombé de l'arbre. Notre homme fut d'un bond sur sa victime. Oh surprise inattendue ! A la place du vieil oiseau, gisait le chat de la voisine au pelage tigré. Confus et penaud, le chasseur ramassa l'inoffensive bête. Heureusement, le coup n 'était pas mortel, juste une patte broyée. La voisine, alertée par le bruit de la détonation, accourut sur le lieu du crime. Qu'elle ne fut pas sa stupéfaction de voir notre tartarin tenir en tremblotant le pauvre matou ensanglanté.
- ″Excusez-moi″ bredouilla notre chasseur, ″C'est un accident !″.
La dame commença à lui fredonner une sérénade sur l'air bien connu de ″La Mère Michèle″.
- ″On vous le rendra votre chat !″ dit-il, ″Ne pleurez plus, c'est un coup de fusil malheureux indigne d'un chasseur comme moi !″
Pour se racheter de sa maladresse et réparer les dégats causés, il emporta le pauvre tigre chez lui, et se mit en devoir de lui confectionner une jambe artificielle avec plaquettes et cordelettes. Quinze jours après, le pauvre matou marchait en claudicant.
- ″Je vous le disais bien Madame, qu'avant la fin de l'année votre chat serait en état de remonter sur le châtaignier !″


Morale
Notre chasseur a envoyé un pli recommandé à la société de chasse de son village, en lui demandant si cela était possible de faire prendre un bain de lait de chaux à tous les corbeaux, afin d'éviter d'aussi fâcheuses confusions.



Troisième coup de foudre

Rencontre sentimentale d'un charretier et d'Aphrodite


Dans un chemin retiré, étroit et silencieux, règne la déesse de l'Amour. En mal de douceur, un livreur vaporeux, transpirant et courbé sous un fardeau très lourd, s'arrêta devant l'habitation céleste, et d'une voix qu'il s'efforça de tempérer, il appela la divinité, qui pour sortir fut preste.


″Pour le colis au bas des escaliers
Et si le coeur vous en dit
A la maison prenez la peine de monter
Vous m'annoncerez la qualité et le prix ! ″


Notre livreur ne se le fit pas dire deux fois. Par de petits bonds souples et dégourdis, il escalada les escaliers de bois et s'arrêta devant une porte peinte en gris. Une voix engageante l'invita de l'intérieur.


″ Entrez mon cher ami
Soyez hardi, n'ayez pas peur.
Nous ne jouerons pas au chat et à la souris. ″


La porte tournoya sur ses gonds. Miracle ! Il crut à une apparition. Aphrodite était là, légère et palpitante. Une tenue délicieusement transparente dessinait la silhouette adorable de ses formes juvéniles et admirables. Malgré sa froideur et son sérieux, le désir l'emporta. L'extase dans les yeux, il avança doucement vers la tendre beauté qui l'attendait impatiemment sans trembler. Tous deux évoluèrent dans une douce illusion. Ils bénissèrent et sanctifièrent Cupidon. La marchandise était payée. Et suant, tremblotant, harassé, notre homme s'en revint débile. Il l'était dans deux conditions. La première n'est pas dans les informations. Mais la seconde, oh rusée Aphrodite, la marchandise était livrée gratuite. Et quand notre voiturier, tout benêt, se souvenant et ouvrit son porte-monnaie,il découvrit la tromperie. C'était la première fois qu'il était pris.


Moralité
Les mouches se laissent attirer par l'eau sucrée, elles y perdent la vie. Mais les charretiers se font souvent léser par des clientes fort rusées.



Quatrième saut périlleux

Course au veau


Le charmant village de La Terrasse fut un jour le théâtre d'une corrida. Curieux, car les toréadors étaient deux jeunes dindonnes qui revenaient d'acheter un superbe veau des environs. Pilotée d'un main de maître, la voiture filait à vive allure et les arbres semblaient une barrière au bord de la route. Au volant une de nos jeunes compatriotes, fraîche comme une rose, faisait étalage de son talent à une de ses amies qui en était verte de frayeur. Si la conductrice était émérite au volant, elle s'entendait mal par contre dans l'art d'amarrer solidement un veau dans sa voiture. Notre bête comprit vite sa situation privilégiée et résolut, avant d'être exposée en vitrine, de fausser compagnie à ses nouvelles et dernières maîtresses. Il n'eut aucune peine, tant le noeud était bien fait, à sauter du véhicule. Dans un virage, il profita de l'allure moins rapide pour prendre la clef des champs, non sans se retourner pour leur faire la langue. Quelques instants après ce saut téméraire, la conductrice fut prise d'un soupçon. Se retournant, elle s'aperçut de la fugue de son condamné. Un coup de frein brusque stoppa la voiture. Affolées, nos deux demoiselles descendirent et aperçurent alors un remue-ménage inaccoutumé. En effet, le veau n'était pas loin, et quelques manchots, aidés de culs de jattes, écartaient les bras ou courraient comme des jeunes lapins pour faire obstruction au pauvre nourrisson. Pauvre bête, soyons humains dans cette période difficile. Sa maman n'avait pu lui acheter des souliers, et profitant de son passage devant le maréchal-ferrant, il voulait s'en faire mettre une paire à crédit. Mais dans son élan, l'animal fut stoppé et dût à son grand regret réintégrer sa prison roulante et fut attaché noeuds aux noeuds par des gens expérimentés. On n'échappe pas à son destin. Quant à nos jeunes imprudentes, elles reprirent seulement leurs couleurs que lorsqu'elles furent arrivées à destination.


Conseil
Mesdemoiselles, si dans la semaine vous avez un instant, prenez une corde et entrainez vous sérieusement à faire des noeuds coulants. Si vous ne voulez pas vous donner cette peine, achetez une corde où les noeuds soient tous fait. Ou alors, une autre idée, achetez votre veau en pièces détachées.



Cinquième tour d'acrobate

Dans un pari de mauvais goût un jeune vantard se fait dupé


Par un soir d'automne, alors que le froid était vif, quelques jeunes plaisantins de toutes corporations, tenaient chaud à la divine bouteille dans un café de la localité. Les esprits étaient échauffés et un pari s'engagea entre un vieux rusé et un jeune émigré qu'un coup de vent furieux avait balayé de son pays natal et parachuté sur notre coquette cité. Notre vieux renard soutenait être capable de lever une charge extraordinaire à l'aide de ses chagnottes. Notre jeune branlot soutenait le contraire.
- ″Combien pèses-tu, petite poule mouillée ?″ questionne le renard.
- ″Soixante-cinq kilos avec mes pantalons et mon gros nez″ répondit le jeunot.
- ″Il faudrait double charge pour que je puisse travailler à l'aise !″ dit le rusé.
Un autre plaisantin, alléché par les douze bouteilles mises en jeu, prêta gracieusement son concours. On passa à l'examen de la ceinture la plus solide, et les deux assoiffés se couchèrent l'un sur l'autre. Avec la ceinture éprouvée, ils furent ficelés telle une rosette de boucher, le jeune vantard étant dessus couché sur le dos. Le vieux renard passa au travail, ayant enjambé les deux corps impatients. Les muscles de la mâchoire raidit pour mieux soulever nos deux nigauds à l'aide de la ceinture. Il se baissa, et comme par hasard, ses pantalons tombèrent sur ses souliers, découvrant une Fanny, un peu maigre et pas très appétissante à embrasser, et qui de plus avait la rugosité d'une varlope. La chose se déroula en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Notre renard, qui s'était transformé en menuisier, frottait et refrottait avec une énergie farouche et un va-et-vient régulier, le nez du pauvre parieur qui se débattait et n'en pouvait mieux. Content de lui, notre menuisier se releva laissant voir un spectacle incroyable mais vrai. Un nez rouge comme une tomate, luisant comme une casserole de cuivre, ayant la netteté d'un miroir et dans lequel on pouvait se peigner. Furieux, déconfit, notre jeune parieur se releva en hurlant d'une voix asphixiée :
- ″C'est pas du jeu !″
Cependant, la société reconnut vainqueur le vieux renard qui venait d'en rouler un une fois de plus et notre pauvre prétentieux paya l'enjeu, douze bouteilles.


Maxime
Tout beau parleur vit au dépends de celui qui l'écoute, même si c'est pour un pari où l'on risque une intoxication et une poussée de furoncle sur son appendice nasal.



Sixième cataclysme

L'oie jouée à Mistigri


Un concours de belote s'achevait et les deux vaiqueurs, Triagauche le Quillard et Jérome la Bafouille prenaient possession de leurs gains : une oie à chacun. Tiragauche le Quillard partit et le porte-monnaie gonflé comme une blague à tabac vide, vendit son ie sur le champ. Quant à Jérome la Bafouille, deux belotteurs ouvrirent un pari sur le poids de sa bête. Notre brave Jérome leur laissa son oie pour la peau et alla se jeter dans les bras de Morphée. Après s'être mis d'accord, les deux parieurs rentrèrent dans un café avec l'oie et y trouvèrent Tiragauche le Quillard.
- ″Et cette oie, mon cher Tiragauche ? ″ demanda un des compères.
- ″ Elle se porte bien. Je viens de la mettre en pension à l'hôtel de la Plaine de Châlon à dix francs par jour. Elle est nourrie de glands et de marrons !″.
Notre filou mentait et se gardait bien de dire que son oie était vendue et peut-être en train de cuire. Jo la Vitesse ne se rendit pas compte qu'il était bluffé.
- ″Je vous la joue mon oie en mille sec contre mille francs de dommage-intérêts !″.
Notre Jo la Vitesse releva le gant et l'oie (vendue) se joua devant témoin. La partie s 'engagea et le marquage à la fourchette fut sévèrement contrôlée. Tiragauche espérait en son porte-bonheur, l'étoile de la chance. Mais le ciel ce soir-là était couvert et l'étoile ne brilla pas. Il perdit la partie. Adieu oie, mille francs, bouteilles et tournées d'apéro ! Tiragauche se trouvait dans un embarras sans nom. Son esprit filou et malicieux le sortit de ce mauvais pas.
- ″Emportez la bête de Jérome la Bafouille ! ″ dit-il, ″Je m'arrangerai facilement avec lui, je lui remettrai de main à main demain soir !″
Jo la Vitesse emporta triomphalement son oie. Le lendemain, Jérome la Bafouille aperçut Jo la Vitesse.
- ″ Il faudrait penser à me rendre mon oie !″
La réponse fut désarmante.
- ″ Elle est à moi ! Je l'ai gagnée à Tiragauche hier soir !″
Jérome était aux cent coups. Jo le rassura.
- ″J'ai gagné celle-ci, mais l'autre qui est à la Plaine de Cxhâlon est à toi !″
Prenant ses jambes à son cou, Jérome fonça e brouillard.
- ″Je viens chercher mon oie !″ dit-il au patron d'un air satisfait.
- ″Comment ? Comment ? Si tu trouves une oie chez moi, je te la donnes !″
Mais veines recherches, l'oie avait dû changer de pension. Furieux comme un tigre affamé, roulé comme un chapeau d'auvergnat, il apprit ç son retour au village que Tiragauche avait vendu son oie à un de nos concitoyens le soir même du concours. Se frappant le front, il prit une grave décision.
- ″Je vais aller en informer la maréchaussée !″
Cette dernière Conseilla au pauvre Jérome de s'arranger à l'amiable avec Tiragauche. Le conseil fut suivi. Notre Tiragauche revenant du turbin, se fit cueillir à la descente du car par Jérome la Bafouille et Jo la Vitesse, dans un état d'extrême excitation. L'orage grondait et les éclairs zébraient le ciel. L'heure des explications avaient sonnées. Tiragauche avoua son chantage et remonta au village sous une pluie de battoirs. À fromage et de semelles à clous dans son arrière-train. Son arrivée fut triomphale. Les coups lui avait rafraîchi la mémoire et il dut soulager son morlingue de ce pauvre billet de mille francs qu'il avait reçu de l'acheteur innocent. Pauvre Tiragauche le Quillard, toujours par quelque endroit renard se laisse prendre.


Morale
l ne faut pas jouer son oie quand elle n'est déjà plus à soi. Le double marché attire toujours de fâcheux désagrément, soit coups de pieds dans les miches, soit bouquet de violettes sur les quinquets. Nous décernons à notre Tiragauche le Quillard, la citation des roublards et la médaille du mensonge.



Septième fricassée de châtaignes

Tendresse filiale


Un de nos charmants faubourg, renommé jusqu'ici pour la classe et la qualité de ses spectacles digne des Folies Bergères, a été encore le théâtre d'une histoire et d'une bagarre des plus originales. En effet, la présence de porteuses de jupons rehaussaient singulièrement le charme de la scène invisible. Le silence d'un soir allait être troublé par des cris de tigresse en période de rut et de tigres affamés. La nuit était épaisse, visqueuse, la lune n'était pas encore levée. Tout à coup, le bruit d'une dispute des plus violentes, assaisonnée de caresses qui avaient plutôt un goût rassis et fermenté, vint brouiller la douce quiétude. Deux hommes s 'expliquaient dans l'ombre, mais ce n'était qu'un grain de sable au fond de la rivière. Les épouses se firent bientôt entendre. Chacun sait que la tigresse dérangée est encore plus féroce que son sanguinaire de mari. Ce fut d'abord un duel oratoire d'un goût douteux et on vint bientôt à une explication plus expéditive. On entendit des coups de targettes digne de notre avant-centre national ″ Baratte ″. Mais on ne vit rien car là aussi, les becs de gaz faisaient défaut. Nous soupçonnons qu'il y a dû avoir des coups défendus à la faveur de l'obscurité. On devait jouer au chat et à la souris et même se tromper, taper sur son mari ou sur sa femme. Baste, c'était une vraie partie de colin-maillard, distraction fort appréciée des enfants en bas âge. Un coup plus puissant que les autres vint mettre fin au combat. Du coup, la municipalité a fait installer l'électricité sur la route pour que tous les voisins puissent jouir visuellement du prochain coup de théâtre. Ceux-ci étaient fréquents. Les autorités locales auraient décidé la construction d'une tribune publique avec scène au centre et où tous les administrés seraient convoqués par voie d'affiche. Le montant de la recette serait versé à l'amicale des traineurs de savates et assimilés ou à la société des garde-champêtres asmathiques.


Morale
Tous les habitants de ce charmant faubourg sont fortement invités dans certains cas, soit à faire usage du baume tranquille, soit dans d'autres de pilules de sexe faible ou de se servir du lait comme boisson anti-alcoolique.



Huitième cataplasme

Matraquage rue de Chicago


Le soir tombait. La lutte était ardente. La rue était éclairée par des becs de gaz sans ampoule. D'un côté la victoire s'estompait comme la nuit au matin, et l'amère défaite errait quelque part à l'entour du combat. Combat inégal s'il en fut. Un armé jusqu'au bout des ongles et maniant une matraque avec une réelle virtuosité; l'autre qui n'avait que ses poings pour attaquer et se défendre. Aussi ce qui devait arriver arriva. Un maître coup de tavelle expédia l'homme au tapis tout en l'enlevant au huitième ciel illuminé d'étoiles éblouissantes. Il fut abandonné par ses agresseurs. Les policiers auraient enviés leur matraquage tant il était parfait. Cependant, une ombre se profila dans la nuit, portant une serviette et un plat d'eau, sans doute pour laver et remettre en état notre grand blessé. Celui-ci, vidé, rompu, ramassa le reste de ses forces qui stagnaient encore entre les semelles des ses grolons. Dans un rictus épouvantable et un effort surhumain, il poussa des paroles d'un douceur de brosse en paille de fer.
- "Cocu ! Cornard ! Fous-moi le camp de là !″ lui dit-il.
L'autre s'exécuta, décontenancé par cette marque de gratitude chaleureuse. Il laissa la victime des batteurs au fléau à son sort aussi triste que saignant.


Morale
L'ingratitude est un fléau de l'humanité. La victime de la rue de Chicago est un exemple touchant. Quant à notre homme charitable, en revenant chez lui, il entendit comme Jeanne d'Arc des voix qui lui disaient :
- ″Le linge sale doit se laver en famille, et il est préférable de se tenir hors des éclaboussures ″.



Neuvième petit charivari

Donnez je vous prie la clef du paradis


C'est une histoire d'odeurs par très parfumées mais qui fit subir à un de nos concitoyens un perpétuel martyr d'un cruel embarras.
Un propriétaire avait décidé de couper la voie qui mène au lieu d'aisance à notre malheureux. La porte en était fermée et la clef confisquée. Chaque fois que notre infortuné voulait se soulager d'une poussée puissante, il était obligé d'agir en pêcheur implorant la grâce de son maître, et c'était du temps précieux de perdu, car les troupes ennemies forçaient le défilé. De jour il pouvait encore s'en passer, mais la nuit, sa tenue légère ne lui permettait une station prolongée dehors. Et cette clef ouvrit des discussions aigre-douces. Si le locataire ne pouvait jouir des ses droits, le propriétaire en usait largement. Mais un jour qu'il se soulageait, il oublia de pousser la porte. Le spectacle qui pouvait être pris en photo de la chambre du locataire était de qualité. Alors le locataire bondit tel un tigre. Mais ses voisins se moquaient de lui, et dans un choeur à l'ensemble touchant, ils chantonnaient un refrain dirigé avec maestria par une de nos grosses vedettes de notre regrettée Quintaine de l'an passée, et qui encourageait le propriétaire.
- "Ne te gênes pas, pépé, continue à faire tes besoins la porte ouverte ! Nous sommes si content de voir notre voisin en colère !″
Mais les jours qui s'ensuivirent donnèrent gain de cause à notre pauvre martyr, et le propriétaire doit laisser aujourd'hui libre accès à son salon de délestage.


Épilogue
Les fosses d'aisance, bien que personnelles, sont moralement un bien d'utilité publique. Et de grâce, ayez pitié de ceux qui souffrent, endurent et attendent avec angoisse la minute délicieuse de leur soulagement.



Dixième pot de colle

Le retour de l'enfant prodigue


Une de brunes juives errantes, par désir de nouveauté, avait fait taïau du gourbi de son grand dab. Heureux qu'elle est lâchée du fil, notre saute au rab sentit de suite son palpitant chamboulé pour la pomme d'une môme assez chouquette. Ils se mirent en carré et tous les jours le cimetière à poulets débordait à une belle polka de gencives. Mais comme aux chèvres du brave père Seguin, la lourde ne plaisait guère à la nouvelle arrivée. A son tour elle joua barka. Notre grand échassier ne pouvait se passer de la gente femelle. Il résolut de gicler vers sa première concubine. Il la découvrit on ne sait où et il joua alors le grand baratin :- "Radines ton jupon vers mes zigues, je te refilerai des jaunets !″
L'autre ayant quelque ressemblance avec les prés, se laissa tenter et radina au bercail illico-presto. Mais quelle imprudence ! Notre héros avait laissé se baguenauder sur le piano à bretelles la photo de la deuxième biquette.
- "De quoi de quoi, le plumard à mes zigues a été chamboulé pendant mes congés ! Comme je bigle le pigeonnier n'est pas resté désert ! Est-ce cette tourterelle qui à bécoté mon tourtereau ?″
D'un geste ample et décisif, elle piqua l'image et on entendit le fracas épouvantable du pauvre cadre innocent. Quant à la photo, elle disparut dans les flammes du réchauffant et elle en prononça l'oraison funèbre. Ainsi périt Jeanne d'Arc.
- "Eh bien mon coco, tu te payeras du luxe ! Maintenant tu vas cracher cinq mille balles à mes zigues″.
L'autre s'empressa d'exécuter.
- "J'ai plus une nippe et la saison des feuilles de vigne est passée ! Je veux un deux pièces choucard !″.
Le grand dab le lendemain était le premier client des Galeries Lafayette ainsi que de l'orfèvre. En se moment, le nid un instant déserté, se retrouve plein de vie, et on entend roucouler nos deux passereaux en d'interminables duos d'amour. Espérons que cela durera.


Morale
D'ordinaire, quand la donzelle met les bouts de la carré, elle se radine le repentir aux quinquets. Mais notre baronne s'est ramenée au pays en portant les fendards et en appliquant le principe :
″La raison du plus fort et toujours la meilleure ″



Onzième vacherie

Les chiens voleurs qui ne méritaient pas tout de même un tel sort


Certain individu, de situation honorable,
Possédait deux clebs aussi jeunes que fous.
Les pauvres bêtes, couleur crème de sable,
Étaient de la taille de six pommes à genoux.
En chiens courants et libres comme l'air,
Ils prenaient pension en plusieurs logis,
Et comme la police harcelée par les gangsters,
Le maître en avait les cheveux blancs de souci.
Or, nos deux vagabonds lassaient les voisins.
Ils profitaient avec une science admirables
de leurs absences, et doué d'un odorat des plus fins
Ils n'avaient point d'égal pour chatter de la viande sur la table.
Ni vu, ni connu, telle était leur devise.
Le maître voyait la gamelle de soupe rester pleine.
Ils refusaient les os, toute friandise
Car ils avaient toujours bonne petite bedaine.
- "Mes pauvres toutous sont malades et vont mourir de faim !″
Se disait le bonhomme. ″ Pourtant je ne peux pas les attacher
Car dans les trois jours il faudrait leur louer
Une place gratuite là-bas dans le jardin !″
Mais les toutous vivaient toujours de vol
Et finirent par se faire pincer
Le nez dans le pot de colle.
Gamelles à la queue leur furent attachées.
Ils se sauvèrent en hurlant comme des torturés.
Les passants riaient à qui mieux mieux
De voir les deux chiens jaunes dévaler
Et se présenter devant leur maître furieux.
La réception fut des moins accueillantes.
- "Saleté de bestioles, vous entachez mon honneur !
Je vais servir de risée à toutes les jactantes !
Vous allez payer, marchandise de malheur.
Vous allez expier vos méfaits et tous mes avatars !″
Et joignant le geste à la parole,
Il décrocha la machine à secouer les cafards
Et étendit raide-mort les cabots sur le sol.
Avant d'effectuer le grand saut
Les deux gueulards aboyèrent ces mots :


Testament
Les bêtes sont des bêtes, mais les hommes des zéros.
Et que tous nos asticots
Empoisonnent les légumes du jardin
Et fassent claquedouiller notre assassin.
Ah, il ne voulait pas servir de risée,
Eh bien aujourd'hui c'est chose faite.
Et s'il se trouve dans l'assemblée
Que les puces du remords le démangent et le croquettent.



Douzième et dernier dessin animé

Victime de guerre ou victime du travail


Quelques vieux fêtards assagis par l'âge passaient paisiblement un dimanche d'automne, s'accrochant comme des noyés à une bouée de sauvetage, au sein inépuisable d'une rangée industrielle de bouteilles, leur mère nourricière, tout en tapant une petite belote. Tout se passait bien et l'on ne pouvait prévoir le coup de théâtre qui allait se dérouler. Un de nos quatre lascars congestionnés en profita pour raconter ses campagnes du levant.
- "Quel beau pays tout de même. Avant de plonger dans la baie des Trépassés, j'aimerais revoir ces frais rivages. Mais ça ne faisait pas beau et il y en avait de la bouillie et de la mayonnaise″.
Tout à coup le fou pédalant se leva.
- "Moi aussi j'ai fait la campagne au Colonies ! Tu n'as pas besoin de te vanter de tes tours d'adresse, espèce de crapaud ventru ! J'y ai même perdu une jambe !″
L'autre, calme comme une statue ne broncha pas. Mais Morfalou se leva à son tour et hurla comme un bègue qui parle à un sourd.
- "Espèce de perroquet menteur ! Ce n'est pas sur le front de Syrie que tu as perdu ta jambe ! C'est sur le front de Monthieu en moissonnant !″
L'autre, du rouge vif passa au violet bleu ciel, et avant que Morfalou puisse esquisser un geste de défense, il l'encadra d'un coup formidable avec la première chaise qui était à sa portée. C'est alors que Robert la Canule lança d'une petite voix fluette noyée du rouge à cinquante-cinq francs :
- "Fallait pas frapper si fort ! Tu as dû lui faire mal !″
Mais Robert la Canule n'eut pas le temps d'achever son discours. Il se retrouva dehors avec ses trois acolytes, ayant été éjectés par la patronne, une solide gaillarde. Quant à Morfalou, poursuivant son rêve inachevé, il arrivait bientôt en rebondissant sur les escaliers et se réveilla enfin. Nos quatre lascars se traînèrent comme ils le purent au café le plus proche et recommencèrent leur fête brusquement interrompue.


Morale
Toute vérité n'est pas bonne à dire, et surtout à entendre. Notre Morfalou s'en souviendra s'il ne veut pas avoir encore une fois les montants d'une chaise autour du cou en guise de collier. Quant au fou pédalant, les abattoirs de la Mouche demandent un assommeur de boeufs de première classe, et nous l'invitons à faire de sa force herculéenne un usage plus utile.



juillet 2017

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